Le débat sur le 11 septembre s'envenime

Par Daniele Ganser, Tages-Anzeiger, le 9 septembre 2006

Traduit par Dominique Larchey-Wendling et publié sur le site Agoravox le 9 novembre 2006.

Daniele Ganser est professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Bâle. Son livre NATO's Secret Armies est consacré au terrorisme pendant la guerre froide. Il a écrit un chapitre du nouveau livre de David Ray Griffin 911 and American Empire: Academics Speak Out. Invité par l'association "Le 11 Septembre en Question", il a présenté ses recherches à l'occasion de la soirée du 28 février 2008 à Meyrin (voir la vidéo de la conférence à Paris ou écouter son interview réalisé par Couleur3 le 22 avril 2008).

Aux États-Unis mais aussi en Suisse, des questions fondamentales sont sans cesse reposées à propos des attaques du 11 septembre 2001 et des conflits provoqués de ce fait, tant en Afghanistan qu'en Irak.

Fadel Gheit, ancien manager de la compagnie pétrolière ExxonMobil, en est convaincu : la guerre en Irak n'a rien à voir avec le terrorisme, mais est principalement motivée par la volonté de contrôler des ressources globalement déclinantes en pétrole comme en gaz naturel. Le mode de vie américain nécessite la consommation quotidienne de 20 millions de barils de pétrole [2] dont la moitié doit être importée. D'après Gheit, les États-Unis s'apparentent à un patient sous dialyse de pétrole. "Dans ce cas, il s'agit d'un problème de vie ou de mort."

Contrairement aux allégations du vice-président Dick Cheney, Saddam Hussein, le dictateur irakien déchu, ne porte pas de responsabilité dans les attentats du 11 septembre, et ne cherchait pas à acquérir l'arme nucléaire, proteste Scott Ritter, ancien inspecteur de l'ONU en Irak. On nous a largement menti, et les médias ont aveuglément suivi et répété ces mensonges. L'administration Bush a manipulé les données pour justifier l'invasion de l'Irak.

D'après Michael Ruppert, ancien officier du Los Angeles Police Departement, l'Afghanistan servirait de trait d'union aux pipe-lines pétroliers et gaziers de la Mer caspienne à l'Océan indien et de base militaire permettant le contrôle du Moyen-Orient au prétexte de la lutte contre le terrorisme.

Trois théories

La thèse de la grande bataille géostratégique des superpuissances (USA, Russie et Chine) pour le contrôle des réserves pétrolières et gazières en déclin est a priori plausible et largement acceptée en Europe, notamment du fait de l'augmentation du prix du pétrole. Cette théorie pose tout de même un problème. Elle induit la question fondamentale de savoir si l'administration américaine traque les terroristes ou bien le pétrole.

Il n'est donc pas surprenant qu'aux USA, ce débat exacerbé ne se soit pas limité aux guerres en cours en Irak et en Afghanistan, mais se soit élargi au 11 septembre, l'attaque terroriste la plus meurtrière de l'histoire, avec 2973 morts. Ces cinq dernières années, divers films, sites Internet et livres portant sur le 11 septembre ont fait leur apparition. Aujourd'hui, ils forment une masse presque ingérable d'arguments et de contre-arguments.

Trois théories contradictoires s'opposent à propos du 11 septembre. Toutes trois sont des théories de la conspiration, bien que leurs promoteurs aient tendance à le nier. Ceci veut dire qu'elles présupposent toutes des accords à la fois secrets et antérieurs au 11 septembre, entre deux ou plusieurs protagonistes.

La première théorie, appelée théorie de la surprise, a été proposée par le gouvernement américain et est corroborée par l'enquête officielle américaine dans le rapport "9/11 Commission Report" de Thomas Kean, sorti durant l'été 2004. C'est l'histoire officielle du 11 septembre : Osama Ben Laden aurait d'abord planifié les attaques avec Khalid Sheikh Mohammed en Afghanistan, puis un groupe de dix-neuf musulmans dirigé par Mohammed Atta aurait perpétré ces attaques aux USA en détournant quatre avions de ligne. Ben Laden et son réseau seraient coupables de cet acte criminel.

La seconde théorie, appelée Let it happen on purpose ("sciemment laissez faire," Lihop) soutient que Ben Laden et le réseau Al Qaida auraient planifié et fait exécuter l'attaque. Certains membres du gouvernement US auraient eu vent de l'attaque avant son exécution, mais, malgré cela, auraient délibérément laissé cette attaque se dérouler, et sacrifié trois mille personnes pour légitimer une série de guerres, dont celles d'Afghanistan et d'Irak ne seraient que les deux premières. Dans ce cas, les coupables de l'attaque seraient aussi bien Ben Laden que certains membres du gouvernement US.

Enfin, la troisième théorie appelée Make it happen on purpose ("je m'arrange pour que ça arrive," Mihop) soutient que les attaques auraient été menées par le Pentagone et/ou les agences de renseignement US, et que les vidéos de Ben Laden seraient falsifiées. Près de trois mille personnes auraient été sacrifiées de sang-froid, les citoyens américains et le monde entier auraient été trompés dans le but de justifier une série de guerres. Une partie du gouvernement US serait coupable de cet acte criminel.

Kevin Barrett, chargé d'un séminaire sur l'islam à l'Université du Wisconsin- Madison, est un défenseur de la théorie Mihop, comme il l'a expliqué en juin 2006. D'autres Américains en ont eu le souffle coupé. Barrett serait "une honte pour l'université et les citoyens du Wisconsin," a estimé le représentant républicain pour l'Etat de Wisconsin, Steve Nass, qui, avec d'autres républicains,a appelé l'université à démettre immédiatement Barrett de ses fonctions.

Le doyen de l'Université, Patrick Farrell, s'y est opposé, insistant sur la liberté dans l'enseignement et la recherche. "Nous ne pouvons pas tolérer que des pressions politiques exercées par des personnes qui critiquent les idées impopulaires entravent la liberté d'opinion", a expliqué Farrell. "Cela ouvrirait la porte à des restrictions plus fortes et plus larges encore." Les étudiants seraient tous en mesure d'analyser les théories déviantes et de se forger leur propre opinion. "Le savoir grandit quand on débat des opinions", affirme Farrell.

James Fetzer, professeur émérite de philosophie à l'Université du Minnesota, considère lui aussi que la théorie de la surprise est absurde. Il pense que Lihop ou Mihop décrivent bien mieux la vérité. Pour cela, il a été mis en cause à plusieurs reprises. Ceci ne l'inquiète pas pour autant, ni lui, ni d'autres Américains ."Nous allons poursuivre", dit Fetzer, interviewé sur CNN. "Notre rôle est de découvrir ce qui s'est vraiment passé le 11 septembre."

Le débat en Suisse

"Je ne suis pas surpris qu'après les difficultés en Irak et en Afghanistan, le 11 septembre fasse maintenant l'objet de débats," affirme Kurt Spillman, professeur émérite en politique de sécurité à l'Institut ETH de Zurich. "Mais il faut être prudent, car les théories Lihop et Mihop seraient des bombes d'une puissance politique inimaginable."

Laquelle de ces théories a la faveur de la population suisse, cela reste un mystère. "En Suisse, à ma connaissance, aucun débat public à grande échelle n'a été mené sur ces trois théories. Mais elles ressurgissent constamment ici ou là," d'après le professeur Karl Haltiner, directeur de la Conférence annuelle sur la sécurité de l'Académie militaire de l'ETH.

Le journaliste Hanspeter Born, du journal Weltwoche, considère comme une "suspicion monstrueuse" l'idée que les services de renseignement américains aient pu tremper dans le 11 septembre, comme il l'écrit dans un article sur l'anti-américanisme, réaction qui est aussi largement répandue en Suisse. "Si tel devait être le cas, alors l'Amérique serait un pays à la fois corrompu et malade jusqu'au plus profond de lui-même."

Philippe Sarasin, professeur d'histoire de l'Université de Zurich, a écrit un livre sur les attaques à l'anthrax qui ont suivi le 11 septembre, dans lequel il analyse en profondeur la politique de la peur et avance la thèse que ces attaques aux lettres empoisonnées ont pu être fomentées de l'intérieur. Le 11 septembre resterait un mystère, affirme Sarasin : "Les historiens doivent encore travailler pour déterminer laquelle de ces trois théories est valide. Mais on peut déjà affirmer aujourd'hui que la version officielle - nous n'aurions jamais imaginé être attaqués avec des avions civils - est fausse sur un point au moins : de telles attaques avaient été envisagées comme possibles depuis des années. En novembre 2000, une attaque sur le Pentagone par un avion civil fut même simulée à grande échelle."

Les faits afférant au bâtiment 7 du World Trade Center (WTC 7) font partie des nombreux points obscurs à propos desquels les trois théories s'opposent. Il est peu connu que le jour du 11 septembre à New York, non seulement deux gratte-ciel se sont effondrés - WTC 1 et WTC 2, aussi appelés Twin Towers - mais également un troisième, le WTC 7, mesurant 170 mètres de haut (voir illustrations). Il s'est effondré en sept secondes, à 5 h 20 minutes de l'après-midi.

Suspicion à cause du WTC 7

En mai 2006, un sondage Zogby révéla que 43% des Américains n'auraient jamais entendu parler du WTC 7. On peut largement l'attribuer au fait que seules les tours jumelles ont été montrées en boucle à la télévision. Déconcertés, 42% des Américains déclarent que le gouvernement et l'enquête officielle sur le 11 septembre cacheraient quelque chose.

D'après le professeur Albert Stahel, de l'Université de Zurich, "les Américains ont été informés de manière partiale et imprécise à propos du 11 septembre. Dans un premier temps c'est la théorie de la surprise qui a été répandue par tous les médias. Aujourd'hui, les grands médias en payent le prix. Les médias alternatifs ont lancé une contre-offensive en diffusant les théories Lihop et Mihop. Seul l'avenir nous dira qui a raison. Le manque de confiance dans le gouvernement est très répandu."

"Il y a un problème avec le WTC 7," nous explique l'acteur Charlie Sheen, connu pour ses rôles dans les films Platoon et Wall Street. "Et s'il existe un problème avec le WTC 7, c'est que toute l'histoire officielle du 11 septembre pose problème," a confié Sheen à la radio en mars 2006. WTC 7 n'a pas pu s'effondrer à cause de l'impact d'un avion, car aucun avion ne l'a jamais percuté. Il n'a pas non plus pu s'effondrer à cause d'un tremblement de terre, ou à cause de la chute des tours jumelles, car près de sept heures se sont écoulées entre la chute des tours jumelles et celle de WTC 7. Les causes envisageables ne seraient que le feu, ou le dynamitage.

Il y avait en fait un feu de petite ampleur dans le WTC 7. Mais Sheen ne pense pas que ce feu ait pu causer l'effondrement du WTC 7. D'après Sheen, celui qui croit en une telle version aurait besoin d'une "psychothérapie." Un dynamitage aurait nécessité plusieurs jours de préparation. Il est inimaginable qu'Oussama Ben Laden et ses agents aient pu en être les auteurs, d'autant plus qu'ils n'en ont jamais été accusés. Ainsi, il ne resterait que Mihop.

Les affirmations de Sheen ont provoqué de féroces débats. "Comment une personne sensée peut-elle imaginer que notre gouvernement ait pu attaquer ses propres citoyens ?", se demandait un auditeur de CNN dans un courrier électronique. Un autre lui opposa : "C'est une question très importante qui doit être largement débattue et en toute transparence. C'est notre devoir de patriotes que de découvrir pourquoi et comment le 11 septembre a pu se produire."

Sheen, soutenu par la star hollywoodienne Sharon Stone, maintient son questionnement : "Je suis simplement un honnête citoyen américain qui paye ses impôts, qui aime son pays, et qui s'oppose à la diffusion de telles absurdités face à d'évidentes vérités."

Qui recherche dans le rapport Kean [3] de 566 pages la cause de l'effondrement du WTC 7 sera déçu. Pas un mot n'évoque le WTC 7 dans le rapport officiel sur le 11 septembre. Le professeur de théologie David Ray Griffin a sévèrement critiqué les "omissions et distorsions", et publié un livre très remarqué sur les nombreux manquements du rapport Kean. Il y écrit : "La commission sur le 11 septembre élude un autre problème épineux - comment le WTC 7 a-t-il pratiquement pu s'effondrer de lui-même ? - en ne mentionnant tout bonnement pas l'effondrement du bâtiment."

"Si l'enquête officielle et finale sur le 11 septembre ne traite que de l'effondrement de deux gratte-ciel, alors qu'en réalité trois gratte-ciel se sont effondrés à Manhattan, il est difficile de considérer que le rapport Kean soit une source historique fiable pour l'événement hors normes du 11 septembre", affirme le professeur d'histoire Georg Kreis de l'Université de Bâle. "Seul un petit nombre de personnes connaissent ces détails, mais ils sont plus qu'alarmants."

Le feu ou la dynamitage ?

Peter Forster, président de la Commission consultative helvétique pour la sécurité intérieure, souligne qu'il est très important pour la Suisse de savoir si la "guerre contre la terreur" n'est pas un subterfuge visant à masquer l'appropriation des ressources énergétiques. "Il est indispensable de suivre le débat sur le WTC 7. Mais les théories Lihop et Mihop sont explosives, ce serait monstrueux."

Aux États-Unis, la FEMA [4] a produit un rapport intermédiaire en mai 2002 expliquant que le WTC 7 aurait été un immeuble très particulier. Le Pentagone, la CIA et les services secrets américains auraient loué des parties du bâtiment. De puissants générateurs diesel destinés à prendre le relais en cas de coupure de courant étaient entreposés dans le sous-sol. D'après les conclusions du rapport de la FEMA, "la façon dont le feu aurait pu causer l'effondrement de l'immeuble resterait toujours inexpliquée." Selon le commentaire du New York Times, le WTC 7 resterait le "grand secret" des attaques, parce que jusqu'à ce jour, aux Etats-Unis, aucun bâtiment en béton à structure d'acier ne s'est jamais effondré à cause du feu.

"Nous ne savons tout simplement pas ce qui est exactement arrivé au WTC 7," a dit Mario Fontana, professeur en poste de construction et d'analyse structurelle à l'ETH de Zurich. Lors des conférences d'experts en analyse des structures, on n'a découvert que peu d'informations sur l'effondrement du WTC 7. Au moins est-il envisageable qu'un long incendie ininterrompu ait pu entraîner l'effondrement du bâtiment.

La FEMA a transmis le dossier du WTC 7 au l'Institut gouvernemental NIST [5]. Ce sur quoi des Américains et des journalistes troublés ont contacté le NIST pour connaître la raison de l'effondrement du WTC 7. "Je ne comprends pas cette fascination des gens pour le WTC 7", surenchérit le porte-parole du NIST, Michael Newman, en mars 2006.

"Mon opinion est qu'à une très forte probabilité, le WTC 7 a été démoli par des professionnels", affirme Hugo Bachmann, professeur émérite d'analyse structurelle et de construction de l'ETH de Zurich. De même, un autre professeur émérite d'analyse structurelle et de construction de l'ETH de Zurich, Jörg Schneider, interprète les quelques enregistrements vidéo disponibles comme des preuves que "le bâtiment WTC 7 aurait très vraisemblablement été dynamité".

Le propriétaire de WTC 1, WTC 2 et WTC 7, Larry Silverstein, a été interviewé sur l'effondrement du WTC 7 à la télévision US, un an après les attaques, en septembre 2002. Les pompiers l'auraient informé d'un feu dans le bâtiment. Après cela, Silverstein s'est souvenu de ses propres mots : "Peut-être la meilleure solution est-elle de le dynamiter" ("to pull it.") "Et ainsi ont-ils décidé de dynamiter le bâtiment, et nous avons assisté à son effondrement." Plus tard, Larry Silverstein s'est défendu en expliquant qu'en disant "pull it" il voulait parler de l'évacuation des pompiers présents dans le WTC 7 [6]. Ce à quoi des critiques de la version officielle du 11 septembre, comme le millionnaire Jimmy Walter, rétorquent que cette interprétation n'a pas de sens, le mot "it" devant porter sur un objet.

Les poutres en acier expédiées en Asie

Afin de déterminer si c'est le feu ou une démolition contrôlée qui a causé l'effondrement du WTC 7, il eût été nécessaire d'examiner les poutres en acier. Mais elles ont disparu. "Près de 80% de l'acier du WTC a déjà été vendu, en grande partie, sinon en totalité, avant que les scientifiques et les enquêteurs de la police criminelle aient pu l'examiner", protestait Anthony Weiner, un député US de l'Etat de New York, au Congrès en 2002. L'acier a été recyclé en Asie. Le professeur Frederick Mowrer, du département d'ingénierie et de protection contre les incendies de l'Université du Maryriland, qui, avec d'autres experts, a eu à enquêter sur l'effondrement des bâtiments du WTC, a violemment critiqué ce recyclage : "Je trouve alarmante la vitesse à laquelle certaines preuves importantes ont été soustraites à l'enquête et recyclées."



[1] Daniele Ganser est un historien de l'université de Zurich. Son livre NATO's Secret Armies (Ndt : les armées secrètes de l'OTAN) étudie le terrorisme d'Etat durant la Guerre froide. Il a écrit l'un des chapitres du nouvel ouvrage de David Ray Griffin 9/11 and American Empire : Academics speak out (Ndt : 11 septembre et l'empire américain : des universitaires parlent.)
[2] Ndt : un quart de la consommation mondiale.
[3] Ndt : rapport officiel sur les évènements du 11 septembre.
[4] Ndt : Agence fédérale de gestion des crises.
[5] Ndt : Institut national de la technologie et des standards.
[6] Ndt : le rapport de la FEMA, paragraphe 5.6.1, indique cependant qu'aucun pompier ne luttait contre le feu dans le WTC 7.